Réussir Aviculture 11 janvier 2016 à 08h00 | Par Pascal Le Douarin

L’interprofession de l’œuf réfléchit au « coup d’avance »

Tirant les leçons d’un défaut d’anticipation depuis dix ans au moins, le CNPO se prépare à répondre à toutes les éventualités à travers une étude prospective sur la filière en 2030.

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Compromis entre le bien-être animal et le prix de revient, l'œuf de code 2 issu de poule en volière pourrait gagner en importance.
Compromis entre le bien-être animal et le prix de revient, l'œuf de code 2 issu de poule en volière pourrait gagner en importance. - © P. Le Douarin

Quinze ans, c’est long à l’échelle humaine, mais c’est bien court pour agir dans une filière œuf où les investissements dans les outils de production engagent sur le long terme. En ne misant pas assez sur le développement des élevages alternatifs, la profession a en partie raté le coche de la mise aux normes de 2012. Une partie des professionnels a manqué de lucidité en défendant à tout prix le modèle de la poule en cage aménagée. Résultat, la France a aujourd’hui trop d’œufs de code 3 par rapport au marché à venir, alors que les élevages en cage et en plein amortissement doivent être exploités. C’est pour ne pas refaire les erreurs du passé que l’interprofession s’interroge aujourd’hui sur ce qu’il conviendrait de faire en fonction des différentes évolutions sociétales, réglementaires et internationales. À sa demande, l’Itavi a construit quatre scénarios qui dressent le portrait de la filière œuf dans quinze ans (voir ci-contre). Ils sont construits à partir de tendances observées depuis quinze ans. « Il ne s’agit pas de prédire l’avenir, mais d’envisager ce qui pourrait arriver, afin de s’y préparer et d’anticiper », souligne bien Pascale Magdelaine, économiste de l’Itavi. Deux scénarios enregistrent un déclin de la production : celui du « laisser faire » et celui d’un consommateur axé sur la « durabilité » (optimisant le prix, les impacts, la fonctionnalité alimentaire). Dans le premier cas, la cage aménagée disparaît tandis que dans le second elle se maintient. Les deux scénarios les plus favorables à la production misent sur une filière négociatrice ou sur une internationalisation accrue.

Quinze années à ne pas rater

Présentés au mois de novembre à Valence, lors de la journée annuelle d’information du CNPO, ces scénarios n’ont pas suscité de nombreuses réponses ou suggestions des acteurs présents. « Est-ce que le CNPO est prêt à annoncer qu’il arrêtera la cage dans quinze ans, à condition qu’on puisse continuer jusqu’à la fin de l’amortissement ? », a demandé un jeune éleveur. Une telle décision n’empêcherait sans doute pas les activistes de la protection animale de militer contre d’autres modes d’élevage. Mais le dialogue avec les ONG est absolument incontournable, estime Christine Roguet de l’Institut du porc. Comme le font les entreprises mondialisées de l’agroalimentaire pour établir leurs cahiers des charges fournisseurs. Aux USA, celles-ci commencent à mettre la cage de côté. Et comme le font les professionnels allemands depuis plusieurs années. Ils font évoluer leurs élevages selon une stratégie « des petits pas appliquée à de grands volumes », plutôt que celle des « grands pas pour de petits volumes ». Christine Roguet interpelle les acteurs français, à la traîne des Européens du nord : « quelle est votre stratégie pour la production standard ? » Autrement dit, « quels éléments de différenciation apporter pour se réconcilier avec les ONG et le consommateur ? » Le CNPO a inscrit parmi ses actions prioritaires le dialogue avec les ONG, avec l’idée de créer un forum d’échanges. Il prévoit aussi d’intégrer le risque d’une crise de l’élevage en cage dans les travaux de sa cellule de crise. Quelles que soient les orientations prises, « il faudra anticiper le coup d’après », lui conseille Pascale Magdelaine.

- © Infographie Réussir

1 -Scénario d’une filière qui subit

Les associations de protection animale et environnementale ont gagné la bataille face aux professionnels et réussi à faire adopter en 2028 une réglementation interdisant la cage aménagée, les mutilations et l’euthanasie économique. Beaucoup d’éleveurs choisissent alors d’abandonner l’élevage plutôt que de se convertir à la volière.

De ce fait, la production diminue et la consommation est satisfaite par les importations, des pays européens ayant anticipé 2012 (code 2) ou extra-européens (Turquie, USA, Ukraine en code 3). Parallèlement, sans vision commune partagée, la filière est divisée dans un marché en transition entre la cage (usages industriels et restauration hors foyer), l’alternatif (GMS) et l’importation. Dans ce contexte, la consommation par habitant diminue, alors que la transition de la coquille vers les ovoproduits se poursuit. Au final, la France ne couvre plus que les trois quarts de sa consommation.

2 - Scénario d’une profession qui négocie

La filière a tiré la leçon de ses erreurs et a entamé un dialogue avec ses « partenaires » pouvoirs publics, protectionnistes, environnementalistes, distributeurs, consommateurs. Cela a abouti à un compromis avec une phase de transition vers d’autres formes d’élevages. Le code 3 est conservé jusqu’à la fin de l’amortissement des cages, remplacées par du code 2 ou par du plein air avec des cahiers des charges allégés. Les mutilations et l’euthanasie économiques sont interdites et des solutions trouvées (génétique, technologie, valorisation des coqs). Le consommateur est soucieux de son alimentation, avide d’information (origine, empreinte écologique, OGM…) et confiant, ce qui augmente la consommation. Quant à l’international, l’échec de l’OMC pousse au développement des normes privées. Les importations ne menacent pas le modèle qualitatif européen, de sorte que la production française augmente.

3 - Scénario d’un consommateur pragmatique

Le consommateur s’arbitre sur l’aspect fonctionnel de l’alimentation (praticité, santé, hygiène) plutôt que sur l’origine ou sur le mode d’élevage. Ce qui contribue au développement des produits de substitution des œufs dans l’industrie mais aussi l’alimentation humaine. De ce fait, la production diminue. Par contre, le parc en cage s’est maintenu. Les exigences de performance et de productivité poussent à la concentration des élevages, y compris en alternatif. Les acteurs économiques se concentrent. Dans un contexte d’accroissement du commerce international (OMC, accords bilatéraux), les exportations se développent. La qualité européenne est reconnue et les coûts de revient des pays tiers se rapprochent de l’Europe. Les importations se maintiennent aussi, surtout en provenance d’Europe.

4 - Scénario d’une internationalisation accrue

Les échanges internationaux influencent la filière. La France s’y positionne par ses produits innovants et sa bonne compétitivité. Les entreprises agroalimentaires imposent leurs normes. Ces orientations confortent le code 3, efficient en matières premières, énergie et emprise foncière. La part de poules en cage reste prédominante et l’effectif se développe. Les consommateurs sont aussi friands d’ovoproduits innovants. Dans ce contexte d’internationalisation, les importations progressent aussi pour les produits non compétitifs en France. Cette ouverture crée de la volatilité que les acteurs ont appris à gérer. Parallèlement à cette filière impliquant des grands acteurs et de grands volumes, persiste une autre filière à vocation régionale avec des produits frais, locaux, alternatifs.

Une combinaison de microscénarios

Finalisés en avril 2015, les quatre scénarios ont été bâtis par l’Itavi avec un groupe de travail réunissant des experts (Itavi, FranceAgriMer, Service des marchés), des professionnels de l’œuf et des intervenants externes (grande distribution, associations de protection animale, d’environnement).

Ils résultent de la mise en avant d’un facteur évolutif majeur : un durcissement réglementaire, une filière constructive et proactive, un consommateur orienté sur un aliment fonctionnel ou bien une suprématie du commerce mondial. Celui-ci est ensuite combiné avec microscénarios se déroulant dans chaque famille.

Six familles de facteurs ont été recensées en regroupant plus de quarante critères variables : la production (élevage/éleveurs), l’organisation de la filière (structuration, stratégies), les attentes des consommateurs et des clients, les attentes des citoyens, les politiques publiques, le contexte international. S’ajoutent les imprévus, à l’origine de changements brutaux et inattendus (produits de substitution des œufs, innovation technologique de rupture, scandale alimentaire, nouveau risque sanitaire…).

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