Réussir Aviculture 21 juillet 2014 à 08h00 | Par P. Le Douarin

« Doux est redevenu un groupe attractif »

Arnaud Marion, président du directoire du groupe Doux, s’explique sur la reprise en main du leader français du poulet grand export, sur son modèle économique, sur ses relations avec les éleveurs et sur les projets du groupe. Interview réalisée le 24 juin 2014 par Réussir Aviculture.

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Président du directoire de Doux depuis la sortie du redressement judiciaire, Arnaud Marion a cessé ses activités de gestion de crise pour se consacrer à la remise sur pied du groupe
Président du directoire de Doux depuis la sortie du redressement judiciaire, Arnaud Marion a cessé ses activités de gestion de crise pour se consacrer à la remise sur pied du groupe - © P. Le Douarin

Réussir Aviculture- Quel constat avez-vous fait lorsque vous êtes arrivé chez Doux ?

A.M.- Celui d’une hallucinante résistance aux changements. Chez nous tout autant qu’à l’extérieur d’ailleurs. Le système des restitutions avait anesthésié les deux industriels et l’ensemble de l‘écosystème depuis des années. Quand la conjoncture bougeait, il y avait l’amortisseur des restitutions. En résumé, c’était «  c’est bien pour tout le monde. Surtout ne changeons pas, n’évoluons pas et pourvu que ça dure. » Quelle perte de temps ! Contrairement à ce qu’on a dit (« l’entreprise Doux s’en met plein les poches »), ce système était très redistributif. Les deux industriels sont coupables de ne pas avoir voulu faire évoluer leur propre compétitivité, puisqu’ils se sont finalement retrouvés essoufflés, avec des dettes et en redressement judiciaire,. Quand je suis arrivé, on m’a expliqué par A plus B que les restitutions ne pourraient pas être remises en question. On connaît la suite…

R.A-Vos éleveurs intégrés semblent mécontents des résultats et des rémunérations en baisse. Qu’en est-il ?

A.M.- Les éleveurs intégrés ont du travail, ce qui n’est pas le cas partout en Bretagne. Et le mécontentement n’est pas contre nous, mais il est sur leurs performances qui sont d’ailleurs en amélioration. Ensuite, pouvait-on maintenir leur rémunération alors que la nôtre fondait ? Non, impossible ! La tache la plus ardue a été d’entraîner les salariés et les éleveurs vers un réalisme difficile. Le tribut a été lourd pour nos salariés. Il a fallu sensibiliser et mobiliser après quarante ans d’anesthésie. Demain ne sera plus comme avant. Doux, c’est 120 millions de coûts industriels et nous avions à peu près la moitié en restitutions. Il a fallu retrouver de la compétitivité. Les éleveurs ont été les moins touchés. Je démens le chiffre de baisse de 50 euros/t qui circule.  La baisse de rémunération brute est de 20 euros/t, soit 11%, ciblée dans le temps. Pendant cette même période la productivité  (kg/m²/an) a augmentée de 16% par la conjonction de vide globalement court et de densité d’élevage maximisée. Nous allons la chercher en amont en mutualisant les achats (gaz, frais sanitaires…) de nos 300 éleveurs atomisés économiquement. J’ai aussi lancé des groupes de travail tous les mois comme avec nos salariés.

R.A- Leur rémunération pourrait-elle néanmoins baisser ?

A.M.- Diminuons les charges pour améliorer la rémunération nette, et mettons nous d’accord sur un revenu net juste, celui qui permet de se rémunérer et d’investir. Plus tard, il est possible qu’on aille vers une variabilité des revenus, sous la forme d’un intéressement. C’est un engagement transparent et vertueux dans le sens où nous avons le même intérêt, celui de la compétitivité. On a commencé avec le partage de la compétitivité sur le poste aliment. Paradoxalement, avec des résultats différents entre la Bretagne et la Vendée, au profit des seconds. On cherche à réduire l’écart. L’autre sujet sera de faire augmenter la taille critique de nos élevages et le rayon de collecte par rapport aux abattoirs.

R.A-Avez-vous pu réellement bénéficier des 11 millions d’aides PAC ?

A.M.-À fin juin, nous avons produit le quota de 44 000 tonnes correspondant à ces onze millions qui sont attribués aux éleveurs. Les flux financiers qui y sont liés sont relativement décalés dans le temps. En net, Doux bénéficiera d’environ 7,5 millions.

R.A-Qu’avez-vous changé pour compenser la perte des restitutions ?

A.M.-Je rappelle nos chiffres clés pour situer où se trouvent gains à réaliser : 250 millions d’euros pour l’amont (dont 70 % en intégration) pour un chiffre d’affaires global de 500 millions, dont 360 millions pour le poulet entier (100 millions Père Dodu et 40 millions pour l’élaboré export). Dés le redressement judiciaire, nous avons relancé la concertation et le dialogue. Au fur et à mesure des mois, nous sommes allés chercher les gains de compétitivité qui ne coûtent ni aux salariés, ni aux éleveurs. Il a fallu le faire dans nos trois métiers : le commerce, l’outil industriel, la production. D’abord à coup de millions (25 avec Doux Frais, 10 de vente ou de fermeture de sites non stratégiques) pour ensuite aller chercher des centimes au kilo (soit 2 millions par centime gagné !). Nous avons aussi renégocié avec nos fournisseurs (5 millions d’économies). Pour anticiper la fin des restitutions, nous avons lancé un plan de compétitivité amont fin 2012, avec 15 millions de gains réalisés en 2013. À l’échéance 2015, nous allons faire passer notre point mort (résultat net nul) de 1,3 de parité euro/dollar à 1,35. Un centime d’euro de variation, c’est 2,4 millions de gain ou de perte.

R.A-Quel est votre nouveau modèle économique ?

A.M.-Doux n’est pas comparable à Tilly Sabco. Nous sommes aujourd’hui presque dix fois plus gros, avec un meilleur effet de levier pour écraser les coûts. Nous avons une stratégie de hauts volumes pour amortir les coûts fixes et d’intégration pour être compétitif. Par ailleurs nous sommes diversifiés avec 170 millions sur 500 en zone euro et 140 millions dans les produits élaborés ce qui amortit les cycles. Nous avons généré 40 millions de trésorerie  pendant le redressement judiciaire qui nous ont permis de tenir pendant la phase dépressionnaire dont nous sortons. Doux a une marque forte à défendre et une présence à garder. Nous arrivons à vendre 40-50 dollars/tonne de plus que les Brésiliens. Nous avons même renforcé notre part de marché en Arabie Saoudite (de 23 à 27 % en GMS en 2013).

R.A-Quelle est la situation du marché, avec quel impact sur vos niveaux de production?

A.M.-Je stabilise la production mensuelle à 15 000 tonnes. À environ 2100 dollars/t en juin, nos prix remontent depuis octobre après un décrochement de 250 dollars en septembre (1650 dollars/t), suite à une poussée brésilienne qui anticipait la chute des Français.Au second trimestre, nous avons un Ebitda et un cash-flow positif et nous nous attendons à une hausse des prix et à une meilleure parité. Soit 10 millions de revenu supplémentaire par trimestre. Nous ne sommes pas en perte. Cette évolution est conforme à la tendance décrite dans notre plan.

R.A-Qu’en est-il des produits élaborés à l’export ?

A.M.-À l’été 2012, le site de Quimper n’intéressait personne ! On faisait alors 14 millions euros en saucisses et panés. On est passé à 35 millions cette année avec une tendance à 40 millions en fin d’année. La capacité de fabrication a été doublée. Avec un prix supérieur (3000-3500 dollars/t sur les panés, 2000 dollars sur les saucisses), ces  produits sont plus stables et négociés annuellement, Ce métier vient équilibrer le business global qui s’ajoute aux 100 millions de Père Dodu.

R.A-Soprat-Père Dodu est-il à vendre ?

A.M.-Non, mais nous avons des acheteurs auxquels nous ne donnons pas suite car nous voulons conserver l’intégrité du groupe. Soprat est un actif-clé ayant beaucoup de valeur avec 100 millions de chiffre d'affaires et 500 salariés. Nous l’avons redressé.

R.A-Quelles sont vos relations avec les pouvoirs publics en vue de la recherche d’une solution alternative à l’arrêt des restitutions et pérenne ?

A.M.-Depuis deux ans, le problème du grand export a été mal appréhendé. Ce n’est que récemment que, sous l’égide des pouvoirs publics, nous avons participé à une réunion des différents acteurs. Une seule fois en deux ans ! J’ai eu des relations continues avec l’Etat et avec la région Pays de la Loire, mais aucune avec la région Bretagne.

Sur la filière grand export, il y a eu une erreur, un mensonge et un déni. Erreur en 2012 avec la tentative du consortium non solidaire qui faisait exploser le groupe à vil prix, mensonge sur le fait que notre compétiteur serait capable de fédérer et  de restructurer l’export, déni sur la capacité de Doux à se restructurer. Certes nous sommes encore sensibles, notamment face à la parité monétaire, mais nous sommes encore là.

R.A-Quel est l'avenir pour la filière grand export dans sa globalité ?

A.M.-L’Etat ne peut pas tout. Avec Didier Calmels, nous avons imaginé un plan français et fait des suggestions pour fédérer cette filière avec des acteurs de l’amont céréalier ou avec des financiers du secteur, en France ou à l’étranger. Ces acteurs veulent restés confidentiels.  Ce projet concerne toute la filière export. On ne se désintéresse pas du sort des salariés et des éleveurs de Tilly Sabco, mais nous ne sommes pas candidats à son rachat en tant que Doux actuel. Avec son savoir faire industriel et sa marque, le groupe peut être un modèle structurant. Il a une certaine crédibilité, compte tenu du chemin parcouru depuis 2012. Nous n’avons pas demandé et reçu un seul euro d’argent public, pas eu recours au chômage partiel, pas demandé de décalage de paiement de charges. Nos éleveurs fonctionnent avec 12 jours de vide en Bretagne et 18 en Vendée. J’espère qu’on y arrivera.

R.A-Le dossier des dettes de Frangosul est-il définitivement réglé, et celui de la location gérance à JBS ?

A.M.-Stoppons les fantasmes. Doux ne peut pas être redevable du passif de sa filiale. Trois créanciers ont présenté des créances. Un a été débouté. Il reste 8 millions d’euros déclarés à discuter au tribunal de commerce brésilien cet automne. Doux est propriétaire de Frangosul, dont l’intégralité des actifs ont été donnés en location gérance à JBS. La faillite de cette filiale a été suspendue dans l’attente d’un plan de réorganisation judiciaire qui sera présenté au tribunal avec l’appui de JBS. Reste un sujet à régler concernant la levée d’option de JBS pour devenir propriétaire de Frangosul ce qui effacera une dette de 70 millions non encore admise par le tribunal de commerce.

R.A-Le groupe Doux est-il à vendre ?

A.M.-Didier Calmels n’a pas mis Doux en vente. Nous avons été approchés par différents acteurs, dont des étrangers et des Français de l’agroalimentaire. Nous répondons à ces sollicitations. Le groupe est ouvert à des alliances ou des adossements. Nous serons très pragmatiques pour assurer la pérennité du groupe et de l’outil de production. De tout cela, je retiens qu’après avoir été vilipendé, Doux est redevenu attractif.

R.A-Almunajem, votre principal client saoudien va-il entrer au capital ?

A.M.-Il peut prendre 25% du capital à tout moment, mais il attend le moment opportun conformément à la culture saoudienne. Il est le partenaire idéal car il nous soutient financièrement sur le BFR et nous achète d’importants volumes. Il nous a surtout soutenu pendant nos difficultés. Cette relation privilégiée nous permet en quelque sorte d’intégrer l’aval, tout comme nous intégrons le plus possible l’amont. Pour maîtriser leurs débouchés, nos compétiteurs prennent le parti de racheter leurs distributeurs au Moyen-Orient.

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