Réussir Aviculture 05 février 2016 à 08h00 | Par Marc-Henry André

Au Brésil, des éleveurs et des ouvriers déçus par JBS

Trois ans après la reprise de Frangosul par JBS, la rémunération versée aux éleveurs intégrés par l'industriel est en forte baisse, ce qui provoque une série d’arrêts d'activité, tandis que les ouvriers constatent une dégradation de leur condition.

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Dans l’abattoir de JBS à Monténégro, 420 000 poulets sont transformés par jour. Le salaire mensuel brut de base des ouvriers est de 1000 réals.
Dans l’abattoir de JBS à Monténégro, 420 000 poulets sont transformés par jour. Le salaire mensuel brut de base des ouvriers est de 1000 réals. - © M.-H. André

Le plus grand des trois abattoirs anciennement Doux-Frangosul, au Brésil, se trouve au creux d’un vallon proche de la petite ville de Monténégro, à 55 kilomètres au nord de Porto Alegre, la capitale de l’État du Rio Grande do Sul, loin des clichés. Ici, point de plage et de samba sous le soleil, mais des travailleurs d’origine allemande s’affairant au bas de collines de pins enrubannées de brume.

C’est dans ce décor que s’est envoyé l’industriel breton, début 2011. Sa filiale Frangosul, et ses 2830 éleveurs intégrés connurent une décennie prospère de 1998 à 2008, puis une crise financière, qui se termina par la reprise des abattoirs dans le cadre d’un contrat de location-gérance, puis son rachat en octobre dernier, au profit du groupe JBS, numéro un mondial de la protéine animale. Le deuxième abattoir est situé également au Rio Grande do Sul, tandis que le troisième est au Mato Grosso do Sul, au centre-ouest du pays.

Moins de deux cents euros de salaire

Aux journalistes, JBS ne communique rien sur Frangosul et interdit l’accès à ses usines. Aux portes de celle de Monténégro, où sont transformés 420 000 poulets export par jour, trois ouvrières du secteur des abats renseignent sur leurs conditions de travail. Elles touchent un salaire mensuel brut de 1 044 réals, soit 244 € (1), duquel sont soustraits 36 € de cotisations sociales, 12 € de repas et 9 € de café. La prime de travail de nuit est de 37 €/mois. Leur semaine de travail compte 48 heures, avec une heure de pause déjeuner et 45 minutes de repos. À l’époque où Doux était aux manettes, “nous étions mieux payées et la nourriture aussi était meilleure”, disent-elles à l’unisson. Un responsable du système opérationnel, qui sort de l’usine pour faire trois pauses cigarette en moins d’une heure, indique que plus de deux mille personnes travaillent sur le site. « La culture du silence est propre aux multinationales », ajoute-t-il.

Le silence était déjà au cœur du conflit entre Doux et ses intégrés. Alors que les retards de paiement et de livraison des aliments se prolongeaient jusqu’à l’insupportable, le directeur de Doux, Guy Odri, niait ces dysfonctionnements auprès des médias et des autorités sollicitées comme médiatrices par les éleveurs. Ceux-ci furent donc soulagés d’apprendre la reprise par JBS, lequel leur remboursa les impayés ainsi qu’aux prestataires.

Duopole de JBS et de BRF

À présent, le logo JBS orne les gigantesques silos de l’usine d’aliment située en face de l’abattoir de Monténégro, au pied desquels se trouve un élevage expérimental. “Au Rio Grande do Sul, JBS n’a pas seulement repris Frangosul mais aussi au moins, cinq autres transformateurs de poulet et de porc”, selon Rigoberto Kniest, le directeur bénévole de l’association des éleveurs intégrés du Rio Grande do Sul. Le numéro un mondial du bœuf a fait une entrée fracassante dans le secteur des viandes blanches aux côtés du leader Brasil Foods (BRF), né de la fusion en 2009 des numéros un et deux nationaux, Sadia et Perdigão. Aujourd’hui, au Rio Grande do Sul, à Santa Catarina et au Paraná, les trois États du Sud qui fournissent près des deux tiers du poulet produit au pays, BRF et JBS font figure de mastodontes. “La plupart des usines rachetées par JBS ont été fermées et les indépendantes qui demeurent travaillent indirectement pour JBS ou pour BRF”, affirme Rigoberto Kniest qui dénonce une situation de monopole. Il souligne aussi que JBS est le plus gros bailleur de fonds des campagnes électorales et qu’il est soutenu de façon inconditionnelle par la Banque nationale de développement social (BNDES). La BNDES a aussi soutenu Sadia lorsque l’entreprise était endettée, prélude à sa fusion avec Perdigão. Bien entendu, un groupe étranger comme Doux n’a pas reçu tel appui…

Cinq centimes d’euros par poulet

« Quand JBS a repris l’abattoir, l’enthousiasme est revenu, mais nous avons vite déchanté », témoigne Catia Schu, éleveuse avec son mari et adjointe à l’Agriculture de Monténégro. Elle a abandonné l’élevage de poulet depuis un an, à cause de la faible rémunération versée.

"JBS a élevé ses exigences sanitaires tout en baissant sa rémunération par poulet engraissé de 0,10 € en 2013, à 0,05 € en 2014 et encore moins cette année. À ce prix-là, il est impossible de couvrir nos coûts, assure-t-elle. Sur les quarante-cinq éleveurs de volaille du district de Monténégro, huit ont abandonné au cours des deux dernières années, dont je fais partie. Nous sommes déçus. JBS paie les éleveurs au rabais en nous reprochant de ne pas atteindre un indice de conversion (IC) satisfaisant. Or, il dépend plus de la génétique et de la qualité des aliments que de notre bienveillance », ajoute Catia Schu. « Le prix maximum versé pour un IC de 1,4 est de 0,08 €, précise Rigoberto Kniest, qui a lui aussi arrêté l’élevage. La méthode de calcul est complexe. Mêmes nous ne la comprenons pas ! Elle se base essentiellement sur l’IC, sans tenir compte des charges des éleveurs. Ils abandonnent à cause de cela, mais aussi à cause du système d’intégration qui ne leur donne aucune liberté, même pas celle de prendre des vacances », assure-t-il.

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